Pas si bête la marionnette ! Revue Chimères n°81, fév. 2014

chimeres_81Le n° 81 de la revue Chimères vient de sortir.  Bêt(is)es. Entre Derrida, Deleuze-Guattari et Sloterdijk, coordonné par Manola Antonioli et Elias Jabre, met en scène le combat entre la bête humaine et l’animal politique, entre des affects et des raisonnements…

Mon article « Pas si bête la marionnette ! » est une lecture-interprétation de la 7e séance du séminaire sur La Bête et le souverain de Jacques Derrida. Il tend à montrer que la marionnette est bien moins bête qu’on ne le croit  : elle exerce une certaine souveraineté sur celui qui semble la manipuler. On pense alors à Ilka Schönbein dont les bras se laissent parfois dévorer par les animaux qu’elle a emmanchés…

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La psychiatrie et l’art présentent de nombreux cas où la marionnette se fait moins bête qu’elle n’est : en réalité, c’est elle qui en vient à exercer sa souveraineté sur l’intelligence humaine. Cette réversibilité cruelle remonte aux avant-gardes entre 1910-1930 : la « mise en effigie » correspond à la déshumanisation que le philosophe Ortega y Gasset place à la racine de l’art moderne. L’art de la marionnette est poussé à l’autre bout de ce qui est possible, à savoir un effacement de l’homme ou de tout élément anthropomorphe et une autonomisation de la marionnette. Au théâtre, cette réversibilité cruelle de la marionnette a une résonnance particulière, car la présence physique de l’acteur sur scène est intimement liée au théâtre, à tel point de se confondre avec lui. La prise de pouvoir de la marionnette sur l’acteur aurait pu signer l’arrêt de mort du théâtre. Mais le rapport entre l’humain et l’artificiel n’est pas seulement un rapport de pouvoir, mais une expérimentation, dans le lieu du théâtre déterminé par l’espace et le temps, d’un jeu de relations entre l’animé et l’inanimé, toutefois vivant, jamais mort… La « marionnette-souveraine » est aujourd’hui, sur les scènes contemporaines, très vivante.

On la trouve notamment dans le corps de la marionnettiste Ilka Schönbein qui se fait souvent engloutir par sa marionnette. Dans La Vieille et la bête (2009), Schönbein est à la fois la vieille et la bête : le bras droit de son corps frêle de femme est emmanché d’une tête d’âne : la bête fait partie d’elle-même, la bête dévore son corps. Dans Queue de poissonne (Le Grand Parquet, Paris, 2013), Schönbein apparaît en sirène, femme-poisson où l’humain, la bête, la marionnette inter-agissent sans qu’aucun ne conserve bien longtemps le pouvoir. À la limite de l’humain, Schönbein se fait aussi mécaniques, lignes, matériaux, créature mécanomorphe : il ne s’agit plus d’un pouvoir souverain exerçant une domination sur un objet, mais d’un effet-retour constant entre la marionnette et son corps.

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