Table-ronde : Z comme Zig Zag, Bérangère Jeannelle, CDN de Normandie

Z_comme_Zigzag-smallLe mardi 20 janvier 2015, je participe à une table-ronde avec Patrice Vibert, Bérangère Jeannelle à la Maison de l’Université de Mont-Saint-Aignan, rencontre précédant le spectacle de Bérangère Jeannelle, Z comme Zigzag, inspiré de l’Abécédaire de Deleuze, au CDN de Normandie. J’y parlerai de la dramaturgie de l’abécédaire dans la pensée de Gilles Deleuze (entrée libre).
Extrait du texte prononcé lors de la table-ronde :

« Tourné en 1988, en compagnie de l’ancienne étudiante et amie Claire Parnet, l’Abécédaire ne sera diffusé qu’après la mort de Deleuze, sur Arte en 1996, pour éviter tout risque d’être assimilé à la pratique télévisuelle des nouveaux philosophes contre lesquels Deleuze a toujours fermement pris position. Sur le mode de la conversation, Deleuze réagit à 25 thèmes  (25 et pas 26 car XY sont pris ensemble), sans être au courant néanmoins des questions précises de Claire Parnet. On est là devant un exercice semi-improvisé. A comme animal, B comme boisson, C comme culture, D comme désir, E comme enfance jusqu’à la lettre Z comme Zig Zag : toutes ces entrées condensent et retracent 40 ans de pratique de la philosophie. Deleuze fait la démonstration, dans cet abécédaire, d’une « pédagogie du concept », analysée à trois reprises dans Qu’est-ce que la philosophie ?, publié en 1991, qui, à mon sens, doit être lu véritablement en regard de l’Abécédaire. Je recommande surtout la lecture de la 1e partie : « Qu’est-ce qu’un concept ? [1] ». Selon Deleuze, cette pédagogie du concept est absolument nécessaire.

Le philosophe qui est un créateur au même titre que l’artiste, ne doit pas, en quelque sorte, incarner une « encyclopédie universelle du concept » : en somme de faire preuve d’une érudition à tout prix au risque de devenir abscons pour le plus grand nombre. Au contraire, le philosophe-créateur, le philosophe-artiste doit s’engager dans une « tâche plus modeste », une « pédagogie du concept » qui analyse les « conditions de création [2] » d’un concept. Autrement dit, le plus important est de comprendre un concept concrètement, dans son surgissement, dans sa singularité – et non de faire de la philosophie une science de l’abstraction, qui repousserait loin ceux qui ne sont pas rompus à la pensée spéculative.

Quel est le statut des entrées choisies pour l’abécédaire ? Ces entrées ne sont pas des concepts, ni des maîtres-mots qui dominent une  production philosophique. Ce ne sont pas non plus des concepts fixes. Au contraire, ce sont des concepts-opérateurs qui indiquent une direction plus qu’ils ne caractérisent un lieu circonscrit du champ de la pensée deleuzienne. On pourrait dire, en adoptant le vocabulaire deleuzien, que ce sont des lignes de fuite, des intensités plutôt des programmes d’intensions. L’abécédaire tend à faire apparaître des devenirs plutôt que des mots : des devenirs qui sont plutôt des actes, des constructions. Ce ne sont pas les mots qui comptent – les mots peuvent toujours être remplacés par d’autres mots – mais davantage les agencements créés à partir des lettres ou des mots. Deleuze ajoute dans les Dialogues : « si chacun fait cet effort, tout le monde peut se comprendre », « il n’y a pas de mots propres », « il n’y a que des mots inexacts pour désigner quelque chose exactement ». « Créons des mots extraordinaires, à condition d’en faire l’usage le plus ordinaire ». Il continue en invitant à inventer de nouvelles manières de lire et d’écrire : « les bonnes manières de lire aujourd’hui, c’est d’arriver à traiter un livre comme on écoute un disque, comme on regarde un film ou une émission télé, comme on reçoit une chanson – on comprend alors pourquoi l’abécédaire commence par une chanson de Souchon…- (…). Il n’y a aucune question de difficulté ni de compréhension : les concepts sont exactement comme des sons, des couleurs ou des images, ce sont des intensités qui vous conviennent ou non, qui passent ou ne passent pas ». (p. 10) Il s’agit alors là de « pop philosophie », où « il n’y a rien à comprendre, rien à interpréter », seulement un agencement où il n’est pas question de s’adonner à l’organisation rationnelle d’une structure signifiante, mais plutôt de bégayer le langage lui-même pour faire émerger de nouvelles lignes créatrices.

La pop philosophie suit un procédé particulier : le pick-me-up, inspiré du cut-up de Burroughs (p. 16). Un procédé qui est inspiré de l’expression « pick-up », qui signifie le ramassage, l’occasion, le captage d’ondes. L’abécédaire est un dispositif qui permet cela. Il ne s’agit pas de chercher si l’idée que l’on s’apprête à dire est juste et vraie, mais il faut chercher une idée ailleurs, loin du domaine suggéré – et souvent c’est par le dialogue avec une autre personne que l’on arrive à sortir de la philosophie pour conquérir d’autres terrains (mais cela, Kleist en conversation avec sa soeur, l’avait déjà constaté).

[1] QQphie, p. 37.

[2] QQphie, p. 17.

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