Colloque Arts Temps et performance : décaler les gestes

lageira garcin-marrouLundi 2 et mardi 2 décembre 2014, je tiens le rôle de répondante à la conférence plénière de Jacinto Lageira, « En un instant immobile », lors du colloque international « Arts Temps et performance : décaler les gestes », organisé par Barbara Formis, Mélanie Perrier du Laboratoire du geste, Université Paris 1-Sorbonne.

Si la performance est un art à un temps, elle serait plus prochaine des arts plastiques. Si la performance est un art à deux temps, elle serait plus proche du théâtre. Vers quel pôle esthétique la performance penche davantage ? Ma réponse à Jacinto Lageira :

 

Les arts se nichent alors dans un écart entre les moments du temps et la conscience de ces moments et proposent des expressions, des manifestations du temps, qui tendent parfois à réduire l’écart entre le temps et sa saisie par la conscience – c’est le cas, par exemple, de la règle des trois unités au théâtre qui vise à réduire l’écart entre le temps de l’action dramatique et la durée de l’action représentée sur scène, ou donner l’illusion qu’un art peut habiter complètement son temps : la performance, par exemple, habite le temps de son exécution : unique, non reproductible, elle ne recrée pas un texte préalablement écrit et elle ne sera pas répétée ailleurs. Elle meut le corps du performeur, à l’instant même où elle se déploie. En cela, elle épouse alors le flux continu du temps. La performance est donc ce qui permettrait d’abolir l’écart entre le temps et sa manifestation.

Votre intérêt se porte particulièrement sur la photographie – mais vous le savez peut-être, je m’occupe quant à moi particulièrement d’esthétique théâtrale, dont les départements de philosophie de l’art s’occupent plus rarement. Depuis que l’on parle de performance en philosophie, on en parle souvent beaucoup plus par rapport à l’art contemporain, aux beaux-arts qu’au théâtre – ce qui ne fait qu’écho au fait que la performance est davantage programmée dans les centres d’art et les galeries, que dans les théâtres. Pour ma part, je trouve qu’encore trop souvent, le théâtre est évoqué par les esthéticiens comme un art vieux, poussiéreux, soumis à une mimesis, une vraisemblance qui n’en fait pas un art très emporté sur son époque (ce sont les mots de Deleuze lorsqu’il dit dans l’Abécédaire qu’il n’aime pas le théâtre). Or le théâtre aujourd’hui est multiple, polymorphe – on ne peut véritablement plus parler de théâtre au singulier aujourd’hui tant ses formes sont innombrables, en dialogue avec les autres arts, en constante hybridation.

Une question, donc, m’est venue  – une question plutôt simple. Quel est l’écart entre le temps du théâtre et le temps de la performance ?

Henri Gouhier, rare esthéticien de théâtre du XXe s, a écrit un livre qui s’intitule Le théâtre et les arts à deux temps en 1989. A cette date, Gouhier a 91 ans. Et cela fait déjà un peu plus de 40 ans qu’il a écrit ses deux livres de philosophie du théâtre qu’on étudie encore dans les cursus d’études théâtrales (L’essence du théâtre et Le Théâtre et l’existence). On ne peut pas dire que Le Théâtre et les arts à deux temps soit un grand livre – et que Gouhier à 91 ans ait été à la pointe de l’avant-garde théâtrale des années 90 – mais je voulais rappeler ce matin la thèse de Gouhier sur le temps spécifique qui s’exerce au théâtre. – et questionner l’écart entre ce temps du théâtre et le temps de la performance.

Gouhier dit que le théâtre est un art à deux temps : soit un art qui a un temps de création, et un temps de re-création qui est la représentation ou l’exécution. La peinture, la sculpture sont des arts à un temps car ils jouissent d’une identité permanente à partir du moment où l’artiste a décidé de ne plus y toucher. La musique, la danse, le théâtre sont des arts à deux temps car ils ne sont eux-mêmes qu’en ajoutant au temps de la création un second temps, celui de la re-création, sorte de résurrection ou de revival écrit Gouhier.

Cette considération du théâtre comme art à deux temps est fondatrice des études théâtrales en tant que discipline, qui se sont justement fondées sur cette idée que le théâtre n’est pas seulement un texte (comme le prône les études littéraires) mais aussi le temps de sa représentation. Ce second temps est particulier : comme vous l’avez dit, il est fugace, éphémère, un présent qui devient aussitôt passé. Gouhier cite Baty : « La beauté d’un drame est comme l’éclair, magnifique et brève. Jusqu’à l’heure où le rideau se lève, que de méditations et de recherches, d’efforts – et combien de gens ! Rien n’en restera. Mélancolie des décors poussiéreux, des costumes fanés, des textes morts ».

Ce second temps offre la possibilité de faire revivre ce temps dans d’autres circonstances, dans d’autres décors, avec d’autres acteurs. Un éphémère qui peut infiniment revivre, à  travers les siècles, dans des salles partout dans le monde. Ce deuxième temps de la re-création, au théâtre, est un temps toujours immensément conjugué au présent. C’est la phrase de Louis Jouvet : « Au théâtre on joue, au cinéma on a joué ». Le théâtre est sous nos yeux, le cinéma est déjà arrivé, à bonne distance de nous.

Gouhier constate qu’avec le pouvoir grandissant des metteurs en scène de théâtre, recréant une œuvre scénique à part entière – qui vient éclipser le matériau textuel, un des deux temps du théâtre disparaît alors. Artaud déjà prônait une véritable « philosophie du théâtre-spectacle »  où le texte n’est plus central. Il n’est pas supprimé, mais rejeté vers la périphérie : la scène est alors centrale comme lieu physique et concret qui demande à ce qu’on lui fasse parler son langage propre – et non le langage des livres. Les écritures de plateau sont un type de théâtre à un temps – puisque le texte s’écrit dans le processus de création scénique. De même que la création collective. Mais c’est le cas aussi du happening écrit Gouhier, ou de l’improvisation. Et l’on pourrait le suivre en considérant que la performance est un art à un temps, en ceci que sa conception et sa production coïncident.

Mais voilà qu’à la fin du livre de Gouhier, s’opère un retournement. Gouhier montre que ces formes apparentes d’art à un temps sont nécessairement destinées à devenir des arts à deux temps – car si la création scénique est 1e, une phase d’écriture a posteriori peut s’imposer à l’artiste performeur.

On peut dire aujourd’hui que la pensée de Gouhier peut être révisée – on n’a pas de mal à sortir le théâtre de ce temps binaire. Et votre intervention montre de quelle manière il y a une multiplicité des temps. Ainsi, je voudrais vous poser cette question : comment  analyse-t-on le temps de la performance ? avec des outils conceptuels tirés d’une esthétique théâtrale ? ou des outils propres à l à la pensée des arts plastiques ? Si la performance est un art à un temps, elle serait plus prochaine des arts plastiques. Si la performance est un art à deux temps, elle serait plus proche du théâtre. Vers quel pôle esthétique la performance penche davantage ?

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